L'art Haitien


«La vraie générosité envers l’avenir consiste à donner au présent.» Albert Camus
Il me vient une interrogation fondamentale sur ce vide qui a traversé l’histoire de l’art haïtien depuis le génocide des indiens perpétré par l’Occident, notamment l’Espagne. Ce voyage au long cours à remonter le
temps, en consultant les rapports des chercheurs, confirme la présence africaine en Ayiti bien avant celle de Christophe Colomb et de ses trois caravelles. L’art haïtien garde encore l’empreinte de cette civilisation noire.
Entre 300  et 700  après J.-C. arrivent du Sud les Arawaks ou Tainos (qui veut dire noble). Ce sont des descendants de civilisation Saladoide (venue des rives d’Argentine) qui, suite à de nombreuses évolutions et de nombreux voyages, arrivent dans les Grandes Antilles.  Pacifique et hospitalière, c’est une civilisation avancée (surtout celle de la plaine de Limonade) des gens sédentaires qui construisent des habitats en amont des bassins versants. Les villages mères sont plus près et les villages filles plus éloignés du cours d’eau. Dans ces maisons rectangulaires ou sphériques, la femme, les enfants et les gens âgés occupent le fond de la pièce principale. Ne possédant pas l’écriture alphabétique, ils ont leur propre vocabulaire pour une littérature orale. Leurs dessins rassemblent des pointillés et des traits pour orner de manière artistique la poterie non tournée faite par les femmes. Ce sont le plus souvent des objets usuels : urnes, plateaux, jarres d’eau, cruches, bijoux. On retrouve également ces dessins sur les sculptures en bois venant de La Gonâve, grande pourvoyeuse de pirogues capables d’accommoder jusqu’à quatre-vingts rameurs, sur des statuettes ayant la forme de corps humains, sur les meubles (dohu), les tambours et les pierres sculptées par les hommes ; sans oublier l’art glyptique, gravures sur pierre ou parois pour honorer les dieux (leurs dieux étaient des hommes et non des animaux). Nous pouvons encore visiter les vestiges de l’art rupestre indien sur les roches tempées etampees de Sainte Suzanne, de Bassin Zim, dans l’Artibonite, à l’Arcahaie, etc.  Le Docteur Daniel Mathurin nous dit que les Tainos témoignent qu’à leur arrivée sur l’île d’Ayiti, ils ont trouvé les écritures pétroglyphes (raclages et gravures) cunéiformes sur les roches à Linde, à Camp-Coq, entre Plaisance et Limbé, dans le Nord. Certains chercheurs avancent que ces pans de roche viennent de grottes avoisinantes. Ces mêmes écritures (veve)  des natifs Tainos, Arawak, Caraïbes sont retrouvées dans le nord des États-Unis et certaines réserves indiennes du Canada.
L’art est florissant dans l’île d’Ayiti. Dans les bateys (grandes surfaces), on fait du théâtre (areytos), de la musique, de la danse, du ballet, de la joaillerie, de la sculpture, de la céramique, etc. La reine du Xaragua, Anacaona  (fleur d’Or,) qui épouse le Cacique Caonabo, est une vaillante guerrière, mais elle est également l’une des meilleures poétesses ou sambas. Quand débarque Christophe Colomb, il est reçu en ami dans ce paradis où les singes, les grenouilles et la chauve-souris sont des familiers de l’habitant. On y partage l’abricot, le tabac, le coton tissé et l’or. Il n’y a que Caonabo qui se méfie de l’étranger. Il n’a pas fallu plus de quinze ans pour que l’une des aventures les plus extraordinaires de l’histoire de l’humanité porte les colons à décimer cette civilisation indienne, par la traîtrise, l’esclavage et la contamination due aux maladies apportées par les visiteurs.
La déclaration de l’Indépendance le  1er janvier 1804 déclenche 150 ans d’isolement pour Haïti. Dessalines revendique l’héritage Taino et tout individu de sang indien débarquant dans l’île, tous les Indiens restés en Haïti sont déclarés haïtiens. La Constitution de 1816 vient renforcer celle de Dessalines. Cependant, au XIXe siècle, les désarrois et les bouleversements de ces fragments de vie débouchent sur une tenace volonté de répondre aux valeurs occidentales. Vu le contexte historique et social de l’époque, on affirme l’identité haïtienne. Les frères Nau y font référence dans leurs publications : « Nous ne sommes pas plus français que l’Américain n’est anglais… » Ce sentiment porte les Haïtiens à vouloir montrer á l’Occident qu’ils peuvent faire aussi bien que lui. Le souvenir Taino, tout en étant bien ancré dans l’art populaire, n’est pas  aussi vivant chez nous que la culture amérindienne en Amérique du sud, présente par ses pyramides, masques, arts plastiques du Pérou et du Mexique… L’aventure créatrice haïtienne, si elle charrie la passion et ses délires, s’éloigne de l’influence taino. On découvre l’art africain dans les années quarante. On se penche sur sa sculpture en en subissant l’influence. À l’époque indigéniste, Haïti revendique l’héritage nègre alors que Saint-Domingue, pour contrecarrer les Haïtiens, réclame l’héritage Taino. (Signalons que les Dominicains n’ont eu qu’un seul caciquat chez eux, la Maguana dirigé par Caonabo.)
Les survivances ethniques indiennes se perpétuent dans notre culture populaire : l’architecture des maisons à  la campagne et leurs toits de chaume, la forme circulaire des  péristyles  du culte vodou et autres lieux de réunion pour les combats de coqs et activités ludiques ; le tabac, la préparation du yucca (manioc) et la confection de la cassave, le tissage des hamacs, les pipes, les jarres et cruches en terre cuite, les dessins des « vèvè », les assotors, les govis, les haches, les attributs des loas, les dessins utilisés pour orner les drapeaux des houmforts dans le rituel vodou, la danse « rara » rythmée par les « vaccines de bambou » et les chasubles portées par les « majors joncs » ou fifres précédant ces bandes de la période de Carême, etc.  Jacques Alexis, l’un des premiers à effectuer des fouilles, nous dit que le style de bien des retables du culte vodou est d’inspiration taino. Michel Philippe Lerebours confirme que les vèvè utilisés dans le vodou sont un mélange de culture taino, africaine et européenne. Louis Maximilien n’exclut pas une rencontre avec l’art africain dans l’imaginaire haïtien, mais il ne conteste pas une présence indienne. Cet art arrivé à une grande maturité et cette survivance ethnique dans l’art populaire ne sont pourtant pas très connus. Ceci est dû en grande partie à la campagne antisuperstitieuse lancée en Haïti par l’Église catholique et son représentant le  père Peters, de 1939 à 1942. Ce cataclysme, communément appelé  « campagne de rejeté », a causé des dégâts dans cet héritage artistique et ce patrimoine culturel par la  dévastation des lieux sacrés du vodou,  en détruisant ou en faisant disparaître des œuvres d’art de  grande valeur. Le Vatican en détiendrait-il quelques secrets ? Depuis, les vodouisants pratiquant leur religion dans l’ombre, il serait difficile de rendre public un art qui s’associe à cette religion condamnée au silence…  Au fil des années, l’intérêt pour l’héritage indien devient bien mince, malgré quelques publications : en 1951, Fréderic Burr-Reynaud écrit un poème dramatique en vers et en trois actes : « Anacaona ou la Fleur d’or ». Marie Vieux publie « La fille du cacique », Jacques Stephen Alexis, René Philoctète lui font un clin d’œil.
Malgré le peu d’engouement dans le milieu artistique, les Frères de  Saint-Louis de Gonzague réunissent une belle collection de hachettes indiennes. Un spécialiste en archéologie  venu de France accompagne Jacques Roumain pour des fouilles à Merger où ils trouvent de  la céramique. Le Bureau d’ethnologie conserve une collection intéressante de fragments de poterie taino. Tiga, accompagné de Patrick Vilaire et autres artistes de l’atelier « Poto Mitan », trouve des fragments de vestiges tainos à Jérémie, dans la Grand-Anse. Ces trouvailles influencent l’art de Patrick Vilaire, de Tiga et de ceux qui fréquentent l’atelier.
À la fin des années soixante-dix, dans la plaine de l’Arcahaie, les fragments sont à fleur de sol. Les fouilles sont organisées dans le Nord par William H. Hodges. Celui-ci cherche le village de Guacanagaric, près de Puerto Real. Il trouve suffisamment de vestiges pour ouvrir un musée au Limbé, le Musée Guahaba. William Hodges, répondant à une passion envahissante, construit  un atelier où les fragments sont étudiés. Avec son équipe, il réalise des copies d’une grande beauté. Hodges avance que cette écriture précolombienne trouvée sur les roches pourrait avoir un rapport avec le céleste. Le Docteur. Daniel Mathurin confirme l’hypothèse suivante : «  Les Arawak sont de l’Amérique du Nord et Haïti seraient l’un des fragments du grand continent de l’Atlantide. La roche à Linde, se trouvant au Limbé, est porteuse d’une écriture des plus anciennes. Haïti est détentrice de l’ancêtre de l’écriture de la première civilisation de l’histoire humaine … Les anciens faisaient des voyages interstellaires et des voyages interplanétaires. Les Caraïbes seraient leurs premières bases établies sur terre. »
Dans les années quatre-vingt, il y a un intérêt  grandissant pour le patrimoine amérindien. Gaston Hermantin, entouré du personnel du Mupanah, s’intéressent au site de Bois-Neuf et à la communauté de Ravine-Sèche dans le bas Artibonite. On procède aux fouilles financées par M. Huguette Mevs. La sculpture de l’Indien réalisée par Ludovic Booz est placée au Champ de Mars. Michel Philippe Lerebours, assisté de son équipe, continue des recherches dans la zone de  Merger et suggère au gouvernement d’y faire l’acquisition de terres riches en fragments de poterie, afin que les étudiants continuent des études sur place. Les démarches sont en cours lorsque le gouvernement démissionne en 1986. Les fouilles s’arrêtent. Le bronze  de l’Indien est déboulonné pour raison de sécurité. La statue est sauvée de justesse par Booz. (0n lui avait déjà enlevé un bras). De 1986 à 2000, Michel Philippe Lerebours et son équipe poussent les recherches dans la plaine du Cul-de-Sac, à l’Arcahaie. Daniel et Ginette Mathurin continuent leurs prospections et leurs conférences sur le sujet. L’intérêt pour l’époque amérindienne s’amplifie dans le milieu artistique. L’influence taino  prend  le pas sur l’influence africaine chez les artistes Patrick Villaire, Ronald Mevs, Ronald Beauvoir, Robert Paret, Daniel Elie, Iris, Gregory Vorbe (dans sa peinture et sa musique « indigenous »), Malou Cadet, Marc Occenad, Riboul Monfleury, Gontran Durocher, Mitchel Mompremier, Zamy Dorvil). Les recherches de Déita publiées dans « La Légende des Loas » influencent l’artiste Heza Barjon, Carole Demesmin,  Ansy et Yole Desrose, etc.

En avril 2013, Rachel Doucet et la  Fondation Odette Roy Fombrun organisent un événement magistral pour raviver la mémoire de l’Indien. Cet événement a suscité l’intervention  enrichissante des spécialistes de l’époque précolombienne. Les pièces tainos, une reproduction de l’habitat, la joaillerie et l’artisanat sont accompagnés d’une exposition d’art plastique commissionnée par Marie Alice Théard. Sont exposées des toiles d’une grande maîtrise technique, dont le charme et la force nimbée de douceur font un clin d’œil à cette influence amérindienne encore présente dans la mémoire collective.
Au début de la saison, Haïti, la Terre Mère, a reçu des fils venus du Nord. Notre vœu est que ce retour à la source soit un stimulant déclencheur pour une vague de réalisations s’inspirant de cette culture si sage,  belle, élégante et tellement sobre qu’est la civilisation Taino. Respect !

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